Depuis septembre 2025, Dialogai participe au projet Horizon social 2040, une démarche collective portée par la Haute école de travail social (HETS) de Genève visant à réfléchir aux évolutions du secteur social et à construire une vision partagée de son avenir.
Au sein du groupe de travail consacré à la démocratie, la justice sociale et l’accès aux droits, Dialogai apporte son expertise de terrain sur les réalités vécues par les personnes LGBTIQ+, les enjeux de diversité, de santé communautaire et de lutte contre les discriminations.
L’ambition d’Horizon social 2040 est de réunir savoirs scientifiques, expériences professionnelles et vécus des personnes concernées afin d’anticiper les défis sociaux à venir et de renforcer un tissu social genevois plus inclusif, solidaire et durable.
Les premières réflexions de ce travail collectif ont été présentées lors du premier Forum Horizon social 2040, organisé en avril 2026. À cette occasion, plusieurs contributions ont été réalisées pour mettre en lumière les organisations participantes et leurs pratiques.
Nous vous proposons de découvrir ci-dessous le texte rédigé par Stéphanie Fretz (HETS Genève), qui offre un regard sensible sur Dialogai, ses espaces, ses équipes et son engagement quotidien auprès des communautés LGBTIQ+.
Le texte reproduit ci-dessous est publié avec l’aimable autorisation de son autrice.
Le soin et l’accueil pour identité
C’est un matin du mois de novembre, peut-être le premier matin froid de l’année. Je regrette de ne pas avoir pris mes gants. Le froid s’incruste alors que mes doigts s’agrippent au guidon. Le ciel est limpide. Ces jours-ci le brouillard s’est évaporé, laissant la clarté automnale rebondir sur les feuilles qui s’accrochent encore difficilement aux arbres.
Revenir aux Pâquis m’émeut. Je passe devant l’école de Zurich, les enfants sont à la récré. Je reconnais David, un ancien enseignant de mes enfants. Il a vieilli mais je le reconnais. Il y a quand même presque 10 que nous avons quitté le quartier. Les enfants étaient encore enfants. Désormais ils sont ailleurs. Nous sommes ailleurs.
J’arrive à la rue du Levant. J’accroche mon vélo et me dirige vers l’entrée de l’association. Tiens, Pascal est là. Il est attablé avec Géraldine et Thomas. Je salue tout le monde et viens m’assoir au fond, à côté de Thomas. Juliette arrive deux cafés à la main. Elle me demande ce que je voudrais boire. Un petit café me fera du bien.
La table est exceptionnelle ! C’est une grande table de salle à manger ou de réunion, c’est selon. Une vitre recouvre des cartes postales, des flyers éparpillés. Trace vivace, ludique et animée de la vie de l’association. Mes yeux retombent de manière récurrente sur un slogan qui m’interpelle « Sexe annal, le vivre avec plaisir et sans risque !». La petite femme cis-genre de 51 ans, mariée depuis plus de 30, ne sait trop que faire de ce message. Comment me sentir concernée ?
Hélèna et Aude attendaient devant l’entrée du Refuge, elles nous rejoignent. Ahmed, Adriana ne peuvent être là aujourd’hui.
Mes yeux balaient l’espace. Derrière la table, un large banc arc en ciel les attire. Il me fait penser à cette histoire d’entartrage d’un municipal en ville de Lausanne à l’occasion de l’inauguration de bancs publics peints aux couleurs de l’arc en ciel. Quand j’entends l’information, je pense immédiatement à un groupe d’extrême droite. Pas du tout, il s’agissait d’opposant·es LGBTIQ+ qui revendiquaient « Des droits pas des bancs ! ». Complexité de la réalité. Maladresse des bonnes intentions. Échec du faire pour plutôt qu’avec. Avancées qui ne sont jamais aussi rapides qu’on le voudrait. Visibiliser ou normaliser ? Revendiquer, s’affirmer ou se faire récupérer ?
Mes yeux s’arrêtent encore sur une photo en noir et blanc. Cinq hommes, torse nu, en jean, vu de dos, poussent un camion. Ils sont jeunes, musclés, leur peau luit sous l’objectif. Leur corps est à l’honneur. Cette photo devrait me titiller, cette jeunesse virile devrait ne pas me laisser indifférente. Il n’en n’est rien. Ménopause déjà trop avancée ? Pas certaine que ce soit ça. Ce cliché ne m’est pas destiné.
Juliette revient avec de nouveaux cafés et des jus de fruits variés. L’accueil est chaleureux et généreux : « Bienvenue au cœur de Dialogai ! »
Bien qu’au rez-de chaussée, les locaux sont lumineux. L’horizontalité de l’association se ressent dans la disposition des lieux. Pas de bureau à part pour la directrice. La table de réunion, entre les deux petits open spaces, trône dans l’entrée. Le cœur de l’association se déploie autour d’une table. La table de la convivialité, la table de la commensalité, la table du café, la table des repas vite-faits, la table de l’échange, la table de la communion, la table de la réunion, la table de la discussion, la table de la dispute, la table de la discorde, la table de la réconciliation, la table des décisions. Je garde en mémoire les propos d’un membre de la commission de lecture des éditions qui à la fin de son mandat nous exhortait à « ne jamais perdre la table ». Cette exhortation me reste.
Nous pénétrons davantage dans les locaux, longeons un mur en pierres sur lequel Héléna et moi laissons glisser nos doigts. Présence de la matière. Matière à nu. Force et caractère. Ancrage. Histoire. Ces lieux ont une âme. Celle de ce cœur est riche de résonnances.
Au bout du couloir, une salle de danse, une salle de bar borgne, habillée de rideaux rouges, un mur jaune chaleureux. Un long comptoir. Aucune sono n’est allumée, pourtant, je perçois les échos d’une musique forte, les ombres des corps qui se déhanchent et se libèrent, se frottent, les rires et les cris, l’hyperactivité des barmans. On boit, on danse, on s’amuse ! Lieu de fête ! Jour de fête ! Les vélos posés devant les rideaux évoquent Monsieur Hulot. Ici on bosse !
De là nous passons au Refuge. Que ce nom sonne juste. C’est un espace tout cosy avec des canapés, des poufs, un comptoir, une table basse années 50 en mosaïque (j’adore !), un coin bibliothèque avec de vrais livres. Des tableaux blancs sur lesquels des traces de rencontres avec les jeunes sont restés. Iels y expriment leurs envies, leurs désirs pour leur groupe.
Et là de nouveau, une grande table. L’accueil se décuple : croissants et pains au chocolat à foison, thermos de thé, jus de fruit… Le soin semble être le mot d’ordre de la maison.
Trois membres de l’équipe nous attendent, on les sent animés, avides de présenter leurs activités. Une quatrième nous rejoindra. Loïc, Lara, Nina et Alex racontent la vie de l’association. Que ce soit au Checkpoint pour les soins médicaux, pour le bien-être des membres avec les projets en santé communautaire, que ce soit autour de formations pour lutter contre les discriminations, ou pour offrir aux jeunes l’espace et la chaleur du Refuge, leur passion est contagieuse et l’engagement pour la cause qu’iels défendent stimulant.
Chez Dialogai, le soin est primordial. Soin des corps, soin des âmes, soin des liens, soins des identités, soin des différences, soin des êtres.
Chez Dialogai, on y mange, on y danse, on y fait du yoga, on y fait la fête, on y apprend à se connaitre, soi-même, les autres, on se découvre, on se pause, on y vit parfois pour quelque temps, on se créé une communauté comme un havre qui aide à continuer dans un monde souvent hostile.
Les envies de développement, de solutions numériques, d’approfondissement, d’analyse des actions menées débordent. On voudrait pouvoir s’arrêter et faire le point mais le temps, les disponibilités, l’espace, l’argent manquent. Une lutte parmi les luttes demeure : garder les personnes concernées au centre de l’activité même si les tâches administratives et financières grignotent les ressources vives.
Dailogai c’est un écosystème vivant au sein du bouillonnant quartier des Pâquis. Une association dans laquelle le care est une identité et l’accueil une réalité. Dialogai développe un sens de l’attention et du respect de la diversité qui fonde un esprit communautaire puissant. Que le reste de l’alphabet puisse s’en inspirer.
Stéphanie Fretz – Responsable des Éditions ies, Haute école de travail social – Genève | 11.03.2026